Le louvre à Tahiti …
UN JEU DE MOTS par Dona Ferentes :
Un métropolitain, un Suisse, un Canadien ou un Belge est surpris d’entendre à Tahiti des objets " affublés " (de son point de vue) d’un nom qu’il connaissait mais …qu'il n'aurait pas employé dans pareil cas.
Ces emplois tahitiens correspondent le plus souvent à une restriction de sens d'un mot généraliste : par exemple la baguette est nommée pain, un ciré est nommé imperméable ou des tongues sont nommées savates…
Ainsi, à Tahiti, on ne dit pas les vêtements ou les habits mais " le linge ". En métropole, le vocable "linge" est très peu spécialisé et ne s’emploie en général qu’avec un qualificatif supplémentaire : linge sale, linge de corps, linge de maison, etc. Pendant que nous sommes dans le linge, remarquons que "culotte" à Tahiti désigne la "petite culotte", et que par conséquent, tout emploi de ce mot au sens large de "pantalon, short, braie" ne sera pas compris, sans parler d'une expression telle que "c'est elle qui porte la culotte".
Quelquefois, au contraire, c'est un mot très spécialisé du français standard qui est ici employé de façon générale :
Un usage des plus comiques, à Tahiti, pour un allochtone, est le remplacement du verbe renverser (un objet) par le verbe chavirer ce qui donne : " j’ai chaviré mon bol de café ". On sait qu'ailleurs, chavirer est réservé aux activités nautiques – et encore – à celles des marins d’eau douce, les purs et durs disant bien sûr " dessaler " (même en rivière ?).
Se baigner signifiera aussi bien se baigner à la mer que prendre une douche !
Une autre sorte de surprise sera pour notre francophone celle de rencontrer en chair et en os des mots bien français qu’il ne connaissait pas, ou de loin seulement, parce que dans son contexte habituel certains objets, personnages ou fonctions sont rares tandis qu’on peut les rencontrer plus couramment dans les îles. Ainsi les radiers (qui sont des gués aménagés) ou l’inévitable subrécargue de la goélette qui embarque sur une baleinière, ses connaissements à la main…ou tout simplement… le margouillat qui, de sa démarche empesée, arpente le plafond.
Cette révélation quotidienne rendra notre francophone de moins en moins méfiant envers toutes sortes de néologismes et finalement incapable de discerner, parmi les nouveaux mots qu'il apprend, ceux qui font vraiment partie de sa langue avec d'autres mots plus clandestins :
Parmi les objets qui sont plutôt rares en Europe et vraiment répandus en Polynésie Française, la palme est détenue par les " Jalousies pivotantes en verre " que notre francophone ne manquera pas de " rencontrer ", dès sa première installation, sous le nom de louvres …
N'étant pas familier de ce genre de fenêtre, il sera peut être "étonné" de leur découvrir ce nom bien connu (faut-il le dire, à cause du musée qui se trouve à Paris, dans le Palais du même nom) mais n'ira peut-être pas chercher plus loin... car après tout, les noms sont arbitraires, n'est-ce pas ?
Si toutefois il se demandait d’où vient cette appellation, il pourrait avoir l'idée de chercher le mot " louvre " dans un dictionnaire étymologique et il y apprendrait alors que " Louvre " (avec la majuscule) est un toponyme de la même famille que les mots "loup, louvetier", soit un lieu où il y avait des loups…ce qui ne l’avancera guère dans la compréhension du rapport entre une fenêtre et un loup, animal plutôt rare à Tahiti (contrairement au chien).
Si ces louvres rendent notre ami perplexe, comme le traitement de texte sur lequel j’écris ces lignes … il aura peut-être l’idée de chercher le mot " louvre " dans un dictionnaire normal, démarche un peu idiote puisqu’il sait ce que c’est ! Mais doit-on dire à votre avis : " j’ai cassé une louvre ou un louvre… ".
Vous avez deviné la réponse ? Louvre n'est ni du masculin ni du féminin car le mot ne se trouve pas dans le dictionnaire !
En fait " louvre " est un mot anglais et son emploi dans le français parlé à Tahiti est tout simplement un emprunt " direct " aux inscriptions des emballages de fenêtres. Il est probable que la graphie –francophone d’allure– de ce mot a d'ailleurs favorisé son adoption immédiate et anodine.
Mais d’où peut bien venir le mot " louvre " en anglais ? Seul un dictionnaire étymologique de l’anglais pourrait nous répondre sur ce point mais d’après l’orthographe, nous dirions qu'un emprunt plus ou moins ancien au français n'est pas à écarter.
Osons une boutade : le "louvre" anglais ne pourrait-il venir d'une phrase entendue jadis : " tu veux que je l’ouvre (cette fenêtre à jalousies) ?"