Pleüst Dieu que je fuisse uns chiens, Ensi que tu es, par nature ; S'auroie dou pain et dou bure au matin, et la grasse soupe. FROISSART : le Débat du cheval et du lévrier. (Plût à Dieu que je fusse un chien, ainsi que tu l’es par nature….j’aurai du pain et du beurre au matin et la soupe grasse … Le dialogue du cheval et du lévrier)

Un dimanche de bonne heure nous avons fait il y a trois ans, ma fille et moi, une balade en kayak au motu Ovini, la pointe du jardin botanique de Papeari. Comme son nom l'indique, cette pointe a dû autrefois constituer une île et cela est facile d'imaginer comment : la rivière qui suit la nouvelle route d'accès au jardin devait autrefois suivre un autre cours dont le marécage aux palmiers aquatiques, près du fare Mitterrand ( Permis de construire n° 012345 du 1avril 1988 ....) est le témoin évident.
Au bout d'un moment passé à se baigner à la pointe, sous les grands aïtos, nous fûmes alertés par de petits jappements. Près d’une poubelle se tenait une petite chienne abandonnée d’environ un mois, qui devait être là depuis la veille. L'animal était pitoyable et avait pris comme point de repère cette poubelle publique dont il ne s'écartait pas, se disant probablement : depuis que je reste à côté de cette poubelle, il ne m'est rien arrivé, c'est donc un endroit sûr ...
Aussitôt recueillie et embarquée à bord de notre kayak, l’animal devint vite un membre à part entière de notre famille. Difficile de décrire un aussi vilain petit canard : toute noire, les oreilles tombantes, des pattes cagneuses et un torse particulièrement râblé, une queue à la Pluto dont seule émergeait de l'herbe haute la zigzagante pointe blanche ...
Mais tel vilain petit canard devient parfois beau cygne. Au cours d'une croissance particulièrement rapide, il faut dire que le bébé était du genre vorace, ses pattes s'allongèrent, ses oreilles se redressèrent tandis que son ventre devenait bien svelte et sa poitrine puissante, le tout recouvert d'un superbe pelage noir brillant. Bien sûr, dans l'opération, nous avions perdu un certain nombre de chaussures, réduites à l'état de charpie, mais du moins étions nous en possession d'un magnifique animal, à la course particulièrement rapide.
Bien qu’une variété incroyable de bâtards, je pense que personne ne me contredira, puissent se rencontrer à Tahiti, je ne tardais pas à remarquer que dans les environs de Papeari, Mataiea, (possiblement ailleurs ?) au milieu d'une faune hétéroclite, on rencontrait souvent des chiens bien typés, très semblables au nôtre, notamment dans les quartiers les plus "kaina"... peut être en liaison avec les chasseurs de cochons. Etait-il possible d'en déduire l'existence d'une "race" locale de chiens de chasse et si oui, quelle aurait pu être leur origine ?
L'allure de l'ancien chien polynésien, venu sur les grandes pirogues en même temps que l'homme son maître et les deux autres seuls mammifères de la Polynésie Orientale, le cochon et le rat, est normalement bien connue… et très différente : c'est, ou c'était, un chien court sur pattes et aux grandes oreilles, à fourrure jaune dont on peut paraît-il voir les rares descendants sur quelques atolls, peut être dans d’autres îles reculées.
Donc, l'ancien chien polynésien n'était pas vraiment un chien de chasse comme on le voit bien en lisant le capitaine Cook, justement, dont tout l'équipage (les anglais adorent les animaux) s'était converti aux îles des Amis... à sa consommation gastronomique ! C’était plutôt un chien de cuisine… Cook ne parle en revanche pas des chiens "anglais" qu'il avait à bord pendant tout son périple, tellement ces mascottes étaient banales à l'époque. Mais on peut être sûr que, dès les premiers contact, des apports de sang européen dans la race canine locale ont eu lieu, par don, désertion, abandon, ou même vol de chiens du bord et aussi, bien sûr, par les idylles qui se nouèrent alors entre chiens européens et chiens polynésiens… Ce métissage canin est bien sûr tout à fait parallèle au métissage humain qui a commencé à la même époque et Bengt Danielson, au cours de son séjour dans l'atoll de Raroia note d'ailleurs non sans humour que certains chiens y étaient "aussi métissés que leur propriétaire" !
Toutefois , il est probable que pendant longtemps, l'apport de nouvelles races de chiens dans le Pacifique insulaire a dû rester extrêmement limité et espacé dans le temps. Ainsi, envisager la re-formation d'une race locale de chiens à partir d’un type apporté par les premiers navigateurs n'est pas extravagant d’autant que les tahitiens durent rapidement voir l’intérêt des chiens de chasse pour exploiter la ressource naturelle des cochons retournés à l’état sauvage, un sport autant qu’une nourriture.
Une autre hypothèse serait qu’une seconde race de chiens ait pu cohabiter (ou exister sur des îles différentes de la première) depuis les origines de la colonisation polynésienne de même que cohabitaient de nombreuses variétés de taros, d’arbres à pains etc. Cette hypothèse ne repose sur aucun début de preuve ou d’indication mais il est curieux de constater l’existence depuis l’Inde jusqu’en Indonésie de chiens étonnamment similaires, taillés pour la course (voir par exemple : http://www.dogsindia.com/indian_breeds.htm ).
De nombreuse personnes de par le monde essaient actuellement de retrouver et de sauver certaines de ces races et beaucoup d’information à ce sujet peut se trouver sur l’Internet, par exemple sur www.home.swipnet.se/starcastle/star/rare/grek/greece.html on peut trouver la description d’un lévrier, non encore reconnu par la fédération Cynologique Internationale, propre à l’île de Crête, peut être un rameau survivant de l’ancien lévrier décrit dans l’antiquité par les auteurs grecs.
L'animal qui nous est échu par un coup du destin présente certes quelques caractéristiques étonnantes, surtout pour une clocharde. Bien sûr en disant cela, on pourra avoir l'impression que je méprise les clochards canins, ce qui est faux. Tout le monde est d’accord pour dire que n'importe quel bâtard est aussi sympa qu'un chien de race mais après tout, il ne faut pas avoir honte non plus d'apprécier les belles choses et il faut admettre que certains chiens, sous l'angle esthétique, sont plus réussis que d'autres et qu’en matière de croisement canin, le hasard n’est pas toujours heureux ! Mais passons ! En observant ma chienne j'ai cru reconnaître certains traits, tant physiques que comportementaux qui rappellent les lévriers, dont j'ai un peu fréquenté deux races : greyhound (lévrier anglais) et Azawakh (lévrier touareg).
La beauté pure des lévriers, qui n'est d'ailleurs pas appréciée par tout le monde, il faut avoir eu la chance d’en connaître, est avant tout une beauté "efficace" au même titre que celle des voitures de course, des bateaux à voiles, des avions et finalement des sportifs, toutes " machines " dont la beauté n'est qu'un sous-produit de la fonction. Les lévriers sont les chiens les plus rapides à la course, au sprint chez certains mais aussi en course de fond chez d’autres variétés. Dans ces disciplines, ils égalent les chevaux. On ne sait pas si les différentes races lévriers ont la même origine ou représentent le résultat de sélections convergentes. Ainsi, la ressemblance aux lévriers de ces chiens de chasse tahitiens ne pourraient être que le résultat d’une sélection locale pour la chasse à partir de souches n’ayant rien à voir avec les lévriers. Toutefois, cela expliquerait mal la variété des points de ressemblance, tant physiques que comportementaux :
Trait physiques :
Longueur des membres, notamment du bras, le coude est bien dégagé de la cage thoracique
Cage thoracique très développée en largeur et en profondeur, ventre très rentrant
Arrière train en voûte, présentant un segment en descente régulière entre le sommet des lombes et la naissance de la queue.
Cuisses musculeuses, en fait tout le corps est bien musclé mais cette musculature est " sèche ".
Ce qui est le plus remarquable, ce sont peut être les oreilles qui sont repliables vers l’arrière, ce qu’on peut considérer comme une adaptation à la course. Elles sont extrêmement mobiles et indépendantes, passant en permanence de la position moyenne : en " porte-manteau " à " dressées vers l’avant " à " demi-repliées ", ou repliées. Ce repliage s’opère par cassure vers le quart inférieur du pavillon. Il est à noter que, repliée, l’oreille est toujours ouverte, bien que l’intérieur soit masqué par les poils de l’entrée. Cette conformation de l’oreille s’appelle " en forme de rose " chez les lévriers (cf. Dr. De Caprona : www.adevnet.fr/dogmag/levcourtfr.htm ) mais cet auteur ne précise pas la mobilité de l’oreille chez cette race. Bien qu’il ait les oreilles tombantes le Sloughi (lévrier arabe) peut en revanche replier les siennes vers l’arrière ainsi que certaines races indiennes.
Traits comportementaux
Petit trot très élastique (le chien a l'air monté sur ressorts), cette allure de trot est maintenue même à un rythme rapide alors que les autres chiens sont depuis longtemps au galop. Le galop est normalement réservé à la poursuite, dans la chasse où le jeu.
Tête franchement abaissée au galop, le chien " tangue " d’avant en arrière en effectuant des bonds d’environ 4 m.
Franchissement spontanés de raidillons, aisance en terrain accidenté.
Intérêt visuel pour les proies lointaines, lié à une excellente vue (le chien se couche en attendant que sa " proie " démarre).
Reconnaissance visuelle des personnes à bonne distance (le lévrier ne vient pas renifler les gens car il les a déjà reconnus).
Froideur avec les " étrangers ".
Traits discordants
Il faut aussi reconnaître que le type étudié présente un certain nombre de traits discordants avec ceux des "vrais" lévriers, ce qui est probablement dû au métissage avec d'autres races :
L'allongement des membres et du museau sont quand même bien moins accentués. Les oreilles, par contre, sont beaucoup plus grandes que chez les lévriers classiques.
Le tempérament des chiens est tout de même moins "froid" que celui des lévriers.
En humeur normale, la queue est tenu au dessus de la ligne du dos, les vrais lévriers la tenant normalement pendante.
Le stop, ou chanfrein, est bien marqué.
Autres traits remarquables :
La patte avant a cinq doigts tandis que la patte arrière quatre seulement : il n’y a pas d’ergot. Les griffes sont très fortes. Des cals apparaissent rapidement aux coudes.
Le pelage est très ras et ne comprend que de la jarre, pas de bourre (poils laineux). Des poils plus longs ne poussent que sur le ventre et surtout l’arrière de cuisses et la queue. Les poils de l’échine, qui sont aussi plus long que sur les flancs sont capables d’une horripilation extraordinaire, formant un vrai " paillasson ". Lorsqu’il est normalement lissé, le pelage est extrêmement brillant et, selon l’éclairage, des zones blanches et noires forment de jolis reflets. Les différentes directions d’implantation du poils se découpent nettement et des tourbillons sont nettement visibles, de près, derrière les oreilles et sur l’arrière des cuisses.
Une tache blanche va du menton au sternum mais ne se voit que peu, le chien paraissant à première vue entièrement noir à part les cinq extrémités, pattes et queue, marquées de blanc. Il serait intéressant d’obtenir des chiens entièrement noirs et aussi d’autres couleurs pures. Ce genre de tache blanche est toutefois admis dans les standards de plusieurs races officielles (Levrette d’Italie par ex.).
Les mamelles sont au nombre de 10 dont 8 bien développées.
Vu du dessus, le corps présente une silhouette extrêmement anguleuse, déjà visible dans le jeune âge,: après une tête assez petite et un cou aplatit latéralement, le thorax s’évase fortement en forme de losange auquel se raccorde un ventre beaucoup plus étroit. C’est sans doute cela que dans le langage de la vénerie on nommait un chien harpé (Littré : Lévrier harpé, celui qui a le devant et les deux côtés fort ovales avec un peu de ventre, de manière à présenter une sorte de ressemblance avec une harpe).
CONCLUSION
Il y avait-il des lévriers à bord des bateaux européens de l’époque des premiers contact. D’autres races de chiens furent elle importées à Tahiti à partir du Pacifique occidental ? ou bien encore des lévriers ont-ils été introduits plus récemment ?
Quelle que soit l'ascendance exacte de la race tahitienne que nous avons décrit, elle n'en garde pas moins son intérêt et même un intérêt à plusieurs niveaux :
Tout d'abord l'intérêt esthétique, pour tous les amateurs de beaux chiens.
Deuxièmement l'intérêt culturel, puisqu'il n'existe pas à ma connaissance aujourd'hui, de prise de conscience d'une race locale de chien et que cela fait pourtant partie du patrimoine polynésien, même si ces chiens ont été introduits à l'origine (ce qui est aussi le cas ailleurs).
Enfin l'intérêt scientifique de déterminer l'origine de la race, même en l'absence de preuves historiques, à partir des nouvelles techniques génétiques, comme des auteurs le proposent aussi pour d’autres races.
Toutes les personnes ayant des observations à me communiquer, possédant un chien ayant plus ou moins les caractéristiques recherchées ou connaissant des chiens, n’importe où dans le Pacifique, correspondant à la photo ci-dessus, ou intéressées par l'élevage de cette race et la définition de ses standards ainsi que pas son amélioration sont invitées à me contacter : si vous aimez les beaux chiens, n’hésitez pas !
Stéphane JOURDAN 57 57 16 ou stephanejourdan@caramail.com