Une première version de ce texte a été proposée dans l’ouvrage "Marquises" (édité en 1996 par le CTRDP, Pira'e, TAHITI) grâce à l’aide et aux encouragements de Mr. Patrick Taroux. Qu’il en soit ici remercié ! Une deuxième version de février 2001 est restée en ligne jusqu’à septembre 2004 Voici enfin une mise à jour (23 septembre 2004) !   Merci d’envoyer toute remarque, critique ou suggestion à mailto:stefjourdan@caramail.com ou stephane.jourdan@personnel.gov.pf

Ou bien exprimez vous sur le forum (en français, anglais, espagnol, italien).

Vous pouvez également laisser une trace de votre passage, en quelque langue que ce soit sur le LIVRE D’OR !

Merci d’avance…

Stéphane JOURDAN


  La toponymie des îles Marquises : Une introduction aux langues du Pacifique.

Objectifs de cet article Susciter, notamment dans l’enseignement, un regain d’intérêt pour la t(T)oponymie 1, une des clefs d’accès à la beauté des lieux, des légendes, des langues. Proposer que la toponymie devienne, comme le reste des moyens d’expression, partie prenante du renouveau culturel marquisien, en étant ( débarrassée si possible de ses erreurs criantes) enseignée aux enfants, avant celle des grands continents, éminemment abstraite pour un enfant des îles.

Moyens

1 Souligner l’originalité des noms des îles marquisiennes au sein du Pacifique.

2 Tenter d’apporter des nouvelles idées sur leur origine possible en complétant l’information fournie par les récits légendaires et en la confrontant à des sources diverses.

3 A l’échelle des " lieux-dits ", commenter les principaux éléments descriptifs ou pittoresques de la toponymie en montrant les fortes correspondances intra-archipel et inter-archipels. Dans ce but, fournir quelques exemples de lecture comparée des toponymes dont l’unité dans le Pacifique Polynésien est souvent masquée par la variété des graphies. Pour les visiteurs de l’archipel marquisien, voire d’une autre région polynésienne, ce document pourra ainsi servir d’initiation à certains mots de la langue.

Méthodologie : Le présent article repose avant tout sur une recherche documentaire : bibliographique et cartographique. Les traductions ont été faites à la lumière des indices que nous fournissent la géographie et surtout les toponymes des autres archipels polynésiens. Bien que certaines traductions reposent sur des témoignages directs, ce travail nous a donc conduit à privilégier l’aspect inter-culturel des toponymes. Il ne faudra donc pas s’étonner ici de brusques sauts du marquisien au tahitien, au maori, à l’hawaïen, voire au malais ! Alors que les langues marquisiennes et futuniennes ont probablement divergé depuis 3000 ans au moins, le récent dictionnaire Futunien-Français de Claire Moyse-Faurie s’est révélé quelquefois précieux, comme on le verra.

Réserves : Dans la grande majorité des cas, les toponymes sont disponibles au chercheur sous forme de "sources écrites". Il lui faudra rester conscient qu’à proprement parler (justement), le toponyme, comme tout fait de langage, est en réalité une forme orale et que sa notation n’est qu’un ersatz , indispensable il est vrai à la recherche. En outre, la notation originelle en a été plus ou moins fidèle et consciencieuse selon les besoins, les connaissances et l’expérience de l’enquêteur qui a produit la "source". Bien que ce soit théoriquement possible, il est en pratique impossible de retourner sur le "terrain" pour vérifier toutes les sources. Le chercheur en est donc souvent réduit à les comparer entre elles. Mises à part de rares sources modernes, la toponymie disponible est caractérisée par l’absence totale de notation des occlusives glottale ainsi que de la longueur des voyelles. Dans les régions dont les toponymes ont été notés par des locuteurs francophones (Polynésie Française) il faut toujours se méfier de la confusion entre les sons "h" et l’occlusive glottale. Chaque fois que nous avons pu, nous avons rétabli l’écriture de ces glottales, en essayant de ne pas en inventer (!). La longueur des voyelles étant très difficile à reconstituer et presque autant à noter, nous n’avons pas entrepris de la restituer systématiquement. Beaucoup des propositions de cet article sont bien établies dans la bibliographie et leur source ne sera pas rappelée. D’autres hypothèses sont très raisonnables et seront présentées comme allant de soi. En revanche certaines remarques, opinions, observations ou hypothèses sont présentées ici pour la première fois.

1 Les noms des îles Marquises:

Un cas exceptionnel de noms familiaux.

Quel voyageur (les beaux voyages sont aussi ceux que font les doigts traînant sur les planches des atlas) n’a pas été frappé par la musique des noms des îles Marquises ? La répétition du mot "hiva" dans le nom des deux îles principales, Nuku Hiva et Hiva 'oa, saute immédiatement aux yeux…ou aux oreilles. L’élément "hiva" s’est transmis fâcheusement à l’écriture (et à la prononciation des locuteurs qui réalise le H aspiré) du nom d’une troisième île : Fatu Hiva (sic) dont le vrai nom est : Fatu Iva (ou Fatuiva) sans h !!! 2

Mais s’il n’y a que deux îles en "Hiva", où sont les autres ressemblances que nous avons évoquées ?

Tout d’abord il y a deux îles en " 'ua", les deux satellites de Nuku Hiva: 'ua Pou et 'ua Huka. Mais le nom le plus répandu aux Marquises n’est ni Hiva ni 'ua, c’est "Fatu", écrit (et prononcé ! Rappelons qu’il faut prononcer le h comme en anglais) "Hatu" dans le nord de l’archipel 3 . Tout le monde connaît Fatu iva bien sûr, mais il y a au nord de Hiva'oa un îlot qui se nomme Fatu 'uku 4 , un autre dans l’ouest de Nukuhiva est Hatu iti 5 et la dernière est Hatutaa (aussi appelée Hatutu ?) voisine d’Eiao. Il est frappant de s’apercevoir que la plupart de ces noms sont binominaux (c.a.d. dans notre esprit : formés de deux racines, indépendamment de leur écriture fixée en un seul ou deux mots). Le système binominal, fierté de la nomenclature biologique occidentale depuis Linné, est en fait très répandu dans les langues polynésiennes pour désigner et distinguer les êtres vivants, mais aussi les objets et les lieux. Mais il y a plus : on se trouve devant un cas rare de noms familiaux. Tous ces toponymes sont reliés les uns aux autres par un des deux éléments, un peu comme les membres d’une même famille. Bien que beaucoup de légendes polynésiennes mettent en scène plusieurs îles, dans aucun autre archipel de Polynésie on ne trouve pareille cohérence des noms et il faut aller jusqu’aux Fidji ou aux Maldives pour trouver d’autres cas de noms "familiaux" 6. Il y a-t-il eu d’emblée dénomination collective des îles par les premiers marquisiens? Alors la simultanéité de leur découverte puis de leur baptême pourrait expliquer cet état de fait. Alternativement, on peut imaginer que certaines îles ont été, à une époque donnée, progressivement renommées pour arriver au résultat que l’on connaît aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, ces épisodes ancestraux de baptême simultané des îles Marquises par les anciens navigateurs maoris 7 sont vraisemblables mais resteront difficiles à reconstituer historiquement. Nous savons qu’une légende relie aujourd’hui certains de ces noms à la construction d’une maison : La légende de la "création" des Marquises publiée dans le bulletin n°1 de l’association Motu Haka (mai 1987) et reprise dans l’ouvrage" MARQUISES" du CTRDP (1996) est très belle et très vivante. Nous l’avons aussi entendue sous forme de chanson. Dans une optique de recherche scientifique, il serait souhaitable de déterminer l’âge de sa version la plus ancienne et de rechercher l’existence de légendes homologues 8 ailleurs en Océanie. Dans l’attente de telles dates ou correspondances, rien ne semble prouver qu’elle soit contemporaine de la découverte de l’Archipel ou de l’établissement des noms actuels. On peut travailler en pensant que la légende de la création des Marquises a pu se superposer à une réalité plus ancienne et, s’il est impensable de reconstituer totalement la tradition originelle, rechercher des indices n’est pas interdit. Certes, la légende confirme, fixe et image l’unité des noms actuels de l’archipel mais cela ne prouve nullement qu’elle est à l’origine de cette unité et en tant qu’étymologie populaire, on devra se méfier de ses explications quant à l’origine des noms propres. Cette constatation n’a pas pour objet de dénigrer ou de critiquer la légende sous sa forme actuelle ou ceux qui la chantent et nous espérons que personne ne se méprendra sur nos intentions, de pure recherche.  

2 Les treize noms d’île et leurs composés.

Voici la liste complète et exacte des treize îles, rangées par ordre de superficie décroissante, pour lesquelles nous nous permettons de proposer des abréviations. A notre connaissance, les listes de noms proposées dans les cartes et ouvrages précédents (et cela est encore vrai à ce jour 2004) sont toutes incomplètes (une île au moins est oubliée ou mal placée) ou erronées(un nom au moins est faux). Remarquons que j’avais omis dans cette liste le nom MOHOTANI depuis 1996 et que personne, malgré la fréquentation du site, ne m’a jamais écrit pour me le signaler (février 2004) !!! Comme il n’y pas de majuscule pour le 'eta. Nous faisons le choix d’écrire les noms qui commencent par ce son sans majuscule …

Nukuhiva NH

Hiva'oa HO (il est plus habituel d’écrire ce nom en deux mots mais cela nuit à la visibilité de la glottale, )

'uapou UP

'uahuka UH

Tahuata TA

Fatuiva FI

'eiao EI (l’occlusive glottale n’est notée dans ce nom que par Zewen)

Mohotani MT

Hatuta'a HT (aussi connue sous le nom de Hatutu)

Fatu'uku FU

Hatuiti HI

Motuone MO (dans l’ouvrage de Mgr le Cleac’h cette île prend le nom de la précédente qui devient motuiti. Probablement une confusion pluto^t variante ?)

Motuna'o MN (comme c’est l’île la plus souvent oubliée, précisons qu’il s’agit du rocher " Thomasset ", un rocher qui émerge à peine, mais suffisament pour stopper un bateau désinvolte, au vent de FI)  

 

 

Hiva est un nom très original dans le Pacifique. Nous n’avons trouvé aucune autre île du triangle polynésien comportant ce nom 9. Par contre, il se retrouve assez souvent dans la toponymie à grande échelle : Il y a un mont Tahiva à Makatea, une pointe Matahiva près de Tautira à Tahiti et aussi une pointe Pohiva à Maupiti. Nous avons retrouvé l’élément Hiva dans plusieurs noms d’îlots des Tuamotu: Hivaroa 10 à Kaukura, Tehiva à Apataki et dans un lieu-dit du lagon de l’atoll de Napuka : karena Maihiva ainsi qu’à l’île de Pâques où un petit cône volcanique s’appellerait : "hiva hiva". Enfin, cet élément existe aussi dans les patronymes polynesiens comme : Tehiva, Ti'ihiva, Atuahiva (dont le premier élément est bien sûr "tiki" soit : idole, dieu)

Dans la légende, ce mot est traduit par "poutre". Si c’est effectivement là une de ses acceptions actuelles en marquisien (faîtière), divers indices nous font penser qu’autrefois ce mot "hiva" désignait tout autre chose :

Dans les textes pascuans de l’ouvrage de Métraux, le mot "hiva" est toujours traduit par "abroad", c’est à dire "ailleurs, au loin". Malgré la parenté des langues marquisiennes et pascuanes, cela n’est évidemment pas suffisant pour affirmer cet ancien sens en marquisien mais une traduction possible serait : " lointain ". D’ailleurs un sens actuel en marquisien du mot "hiva" est : "côté" en somme : "par là bas". Par ailleurs une légende, pascuane encore une fois, fait référence à un îlot "Motiro Hiva" comme point de départ du voyage d’une ancienne prêtresse vers l’île de Pâques (in Orliac).   

Dans la version précédente de cette article, j’affirmais que le mot " hiva " était absent de la liste de Biggs & Walsh. En réalité, il s’y  trouve bien, mais les auteurs se sont trompés dans la reconstitution de ce mot, qui se trouve par conséquent au mauvais endroit et c’est pourquoi il m’a longtemps échappé… en effet, à partir du Paumotu hiva, du rarotongien ‘iva, ils reconstituent un mot proto-polynésien *HIVA ????? au lieu de *SIVA. Paradoxalement, j’ai mis longtemps à trouver l’ancêtre de hiva à l'entrée *hiva de ce dictionnaire car un h actuel en tahitien, paumotu, marquisien n’est pas sensé venir d’un *h primitif … De toutes façons, le sens attribué à cette reconstitution est " noir " et il est très peu probable que ce soit le sens qui a conduit à l’emploi systématique en toponymie et patronymie.

On observe des indices concordant en tahitien11 : Tupaia ,informateur de Cook en 1769 (in Jourdain) cite de nombreuses îles comprenant l’élément " hiva" semblant se trouver aux Marquises ou dans d’autres archipels (la position de certaines îles ou archipels paraissant déplacée par rapport à leur position réelle 49). Parmi ces nombreux "hiva", on reconnaît facilement OHEVAROA : o Hiva 'oa prononcé à la tahitienne, Cook notant toujours le son i par la lettre : e. Pour y reconnaître par contre Fatuiva et Nukuhiva, comme le fait Jourdain, il faut de la bonne volonté car il n’y a dans cette carte rien à notre avis qui ressemble à Nuku ou à Fatu.

Hiva" pourrait donc avoir été au départ un simple adjectif descriptif donnant une notion de "distance" puis prenant peu à peu une dimension prestigieuse et incorporé de ce fait dans le nom de nombreuses îles. On rencontre un peu le même phénomène en toponymie européenne ou la "France" primitive, s'est trouvée peu à peu étendue à la Corse, voire aux Antilles ou bien si on considère l'appellation viticole "Bordeaux", qui a finit par s'étendre très loin de Bordeaux.

Si on sort du domaine de la stricte toponymie, notons aussi que "Hotu Hiva" aurait été le nom d’une ancienne princesse de Huahine et que 'iva nui tarava désigne à Rarotonga 12 des étoiles d’Orion. A Tahiti, le "hiva vae vae" est une marche, un défilé traditionnel. Autant avouer tout de suite que pour chaque élément étudié, on sera presque toujours amené à retrouver ces coïncidences entre noms d’îles, noms de héros et noms d’étoiles… D’après la légende contée par le roi Pomare II et rapportée par J.M. Raapoto (in "communication et parlers en Polynésie"), hiva était un nom de clan et par conséquent la partie de l’île occupé par ce clan à 'upolu (ancien nom de Taha'a ISLV).    

*   Nuku est probablement le nom d’île le plus répandu dans le Pacifique, presque toujours suivi d’un autre élément 13 et on le retrouve aussi dans maints noms de lieu (ne serait-ce qu’à Tahiti : nu'utania, nu'utere; À Mo'ore'a: Nu'urua, Nu'upure; À Apataki : Nu’utina, à Napuka: mirinuku etc.). En Marquisien moderne, d’après les sources ecclésiastiques, il veut dire : "rassemblement" mais on peut remarquer qu’en Tahitien moderne, il veut plutôt dire "armée". C’est aussi le nom propre d’un ancien clan Marquisien, groupe de tribus apparentées (voir la carte de Ottino) et par conséquent de la partie de l’île de Hiva'oa anciennement occupée par ce clan14.

La légende n’explique guère ce "nuku" qui se retrouve par contre abondamment dans les noms de constellation et de dieux tutélaires 15 . Walsh et Biggs reconstituent deux anciens mots *nuku en proto-polynésien :

*nuku1 : 'earth, land'

*nuku2 : 'crowd, regiment'

Le départ entre mots polysémiques et stricts homonymes est certes un des grand problème auquel se heurtent les rédacteurs de dictionnaires mais ce problème est a fortiori plus épineux quand il s’agit d’un travail étymologique : Car en reconstituant les formes phonologiques primitives des mots actuels, Walsh et Biggs ont été conduit à leur attribuer un sens "primitif". Par contrecoup, ils ont donc fait un dictionnaire étymologique des langues polynésiennes actuelles! Dans le cas de ces deux mots *nuku, nous nous demandons si ces deux mots reconstitués n’en formaient pas qu’un seul, avec le sens de "terre habitable …donc habitée".

*   Fatu/hatu est un toponyme très riche lui aussi :

Un des sens du mot "fatu" en Marquisien ancien d’après Mgr Dordillon est "tresse de cocotier". C’est celui retenu par la légende. Dans la première version du présent texte, nous étions très sceptiques à propos de cette traduction, au point de nous demander si Mgr Dordillon ne s’était pas basé sur la légende pour proposer cette acception, ce qui reviendrait à un raisonnement circulaire ! Mais nous nous sommes ensuite rendu compte qu’en futunien moderne on a "fetu" qui a le sens de pli, plisser …et par ailleurs, la liste de Walsh & Biggs donne bien le mot *fatu comme proto polynésien avec le sens de "tresser" (weave). (L’astérisque est utilisé par les linguistes pour rappeler que ce mot n’est pas "attesté" mais seulement une reconstitution (écrite) d’un ancien mot parlé). En revanche d’après Vallaux, notre seule source spécialisée dans la toponymie, ce mot "fatu" veut dire "rocher" 16 . On ne trouve pourtant guère de "rochers" appelés "fatu" dans l’archipel de la Société (auquel il s’était surtout intéressé) à part le Fatufatu auquel il fait allusion, un écueil au sud de Tahaa. Aux marquises par contre, ce toponyme abonde : en plus des quatre îles déjà citées il y a l’îlot

Hatukau près de Taiohae/baie-Colette, l’écueil immergé de

Fatutau sur la côte Sud de Hiva Oa (canal du Bordelais), le rocher remarquable

Hatue'e sur la crête à l’Est de Taipivai. Enfin dans le cas de la baie

Hatuana à Ua Huka, on peut se demander si le toponyme ne désigne pas en réalité le plateau corallien qui la jouxte ( avec sa grotte 17 comme l’élement "ana" semble l’indiquer ?).

La liste de Walsh & Biggs confirme aussi l’existence de l’ancien mot proto-polynésien *fatu (exact homonyme de l’autre) avec le sens de "pierre". Acception dont le souvenir reste dans un des sens du Marquisien actuel : Que Fatu/hatu soit la tresse (de feuilles) ou représente l’idée d’un rocher, il est curieux que la légende ne fasse allusion qu’à Fatuiva et pas aux autres Fatu ! A notre avis, il faut se rendre à l’évidence : c’est l’homonymie sous-jacente, jointe à celle que nous avons proposée pour "hiva", qui a dû provoquer les jeux de mots en cascade à l’origine de la légende, qui se présente donc comme un bricolage métalinguistique assez réussi, mais toutefois pas suffisamment pour intégrer tous les noms disponibles. Il serait intéressant de faire une collecte exhaustive de ce toponyme "fatu" dans la Société, aux Cook, à Hawaii, en Nouvelle-Zélande et même en dehors des régions polynésiennes18.

 

On va voir maintenant que le problème se complique car le mot- ou les mots- FATU se révèlent impliqués dans d’autres jeux de mots, notamment avec des noms propres : "Te Fatu" était en effet un dieu de la mythologie polynésienne sous les auspices duquel on fabriquait et lançait les pirogues. Le dieu Ruahatu (avatar du précédent ?) est le Poséidon Tahitien. Ruahatu se décompose en "rua" (deux/double) déjà rencontré plus haut dans un nom de dieu (rua se retrouve aussi dans "tinorua", un autre personnage légendaire tahitien) et bien sûr en Hatu = Fatu, le F et le H ayant tendance à se confondre en tahitien (ainsi on y prononce souvent "arofa" au lieu de "aroha"). (À cause de cet ancien dieu (?), en tahitien et en marquisien moderne, le mot "fatu" a été réinvesti au moment du passage au monothéisme et de façon plus ou moins artificielle du sens religieux de : "seigneur, maître" et du sens plus général de "propriétaire" mais ces sens modernes ne doivent pas être considérés comme pertinents dans la toponymie.)

Le premier chef de l’île de Pâques ( Hotu Matu'a 19 , on verra plus loin l’interprétation de Hotu) avait pour grand-père Tiki te Hatu (difficile à traduire mais si on considère chaque mot comme un nom commun : "le personnage en pierre" ? ), lequel nom fut redonné, comme c’est presque toujours le cas, à un de ses descendants. Donner et redonner à des îles et à des héros des noms divins, donc sacrés, a évidemment dû être une coutume très répandue : Hatu'uku (qui est le nom de Fatu'uku en "marquisien du nord") se retrouve comme nom de famille à UP (source : annuaire téléphonique de l’OPT…). Cela n’est pas étonnant car comme nous le dit Barré, une des fonctions du nom de personne est de la rattacher ( mais jadis sous forme d’un nom secret) à sa terre.

Une autre série de correspondances/coïncidences est basé sur la ressemblance de la racine Fatu/hatu avec celle qui a donné le marquisien "fetü/hetü" : étoile 20 On sait que pour les anciens navigateurs polynésiens, il y avait pour ainsi dire l’équation: une île = une étoile. Hermann Melville, en parlant de Queequeg, le harponneur tatoué de Moby Dick n'attribue-t-il pas à son peuple (Marquisien ?) la coutume suivante : "… après avoir embaumé un guerrier mort, ils l'étendent dans sa propre pirogue et laisse les flots l'emporter vers les archipels étoilés. Ils croient non seulement que les étoiles sont des îles, mais encore que bien au-delà de tout horizon visible, leurs propres mers douces sans rivages se fondent avec l'azur des cieux, formant ainsi les brisants neigeux de la voie lactée…"

Tout cela n'est pas seulement très poétique mais donnait vraiment une méthode de navigation en latitude (cf. Lewis 1972). Anecdotiquement, l’utilisation d’étoiles pour représenter des îles est toujours de mise dans les drapeaux. Il est vrai que sur d’autres drapeaux elles représentent aussi des régions ou états, comme dans la fameuse "bannière étoilée". Avouons aussi que les étoiles des drapeaux représentent quelquefois… des étoiles comme dans la croix du Sud du drapeau Néo-Zélandais.

Le travail de Constant Gehennec, axé sur l’astronomie et la cosmogonie maorie, regorge de ces fameuses coïncidences entre les noms d’îles et les noms d’étoiles: On y remarque que "Polapola" était à Hawaii le nom d’une étoile de la constellation du centaure. On y reconnaît bien sûr le nom d’une île que nous connaissons bien sous une autre graphie, d’ailleurs anglo-saxonne : Borabora 22. Toujours à Hawaii, une étoile guide s’appelait "Kahiki nui" (p. 147). C’est bien sûr textuellement le nom de Tahiti (nui) en hawaïen, langue dans laquelle les anciens "T" (occlusive dentale) ont fini par se prononcer "K" (occlusive vélaire) 23. A Samoa, "Fetülele", et en Nouvelle Zélande, "Whetu rere" (qui ressemblent beaucoup à notre île Vatulele de Fidji) veulent dire : étoile filante. On peut donc se demander si, notamment à l’époque des grandes navigations, la pratique de " confondre" 24 le nom des îles et le nom des étoiles n’a pas été plus répandue ? Certaines "coïncidences récurrentes " dans les noms finissent par faire penser que si : Ainsi " Fetu hiva " serait aux Marquises le nom d’une étoile d’Orion. Gehennec ne cite pas sa source, peut être l’enquête directe. Voila une curieuse ressemblance 25, d’autant que la constellation d’Orion est à la latitude sidérale (déclinaison) des Marquises. Quant à la différence entre "Fetü" : étoile et "Fatu": élément de nom d’île, elle ne constitue pas un obstacle forcément énorme 26 d’autant que l’on peut lire dans le même ouvrage, p.136 " Whatu " (au lieu de " whetu ") dans un nom d’étoile relevé en nouvelle Zélande et p. 146, dans les Tuamotu, le nom d’une étoile guide orthographiée " Fatu " (au lieu du Paumotu habituel: " Fetü "). Ces variations avec la lettre "a" sont elles dues à des erreurs (ce qui est possible tant au moment de l’enquête que de la transcription) ou sont elles des lapsus des informateurs d’autant plus faciles que le jeu de mots serait bien réel et toujours actuel ?

La "liste de Crook", énumération de quarante îles connues des anciens marquisiens nous fournit d’ailleurs deux noms au moins en Fetu. Ce sont FETTUTEYA et FETTUNOHHO qu’il faudrait lire Fetutiia et Fetunoho en écriture moderne (transcription de Mgr Le Cléach,). Il est difficile, sans témérité, d’attribuer ces noms à des îles de la carte ! Deux autres noms de la liste, plus éloignés, pourraient aussi représenter le même élément FETU déformé. Ce sont TETTUEYA =Tetui'ia et surtout FATTEKUWA =Fatiku'a qui pourrait aussi avoir été Fetuku'a .  

*   Mohotani

est, dans la légende, le chant d’un oiseau Moho. Pour illustrer le propos, les Marquisiens du nord disent " 'ua taki te moho" littéralement "il a chanté le moho" en remplaçant correctement "tani", comme on dit dans le Sud, par "taki", comme on dit par chez eux … En marquisien moderne "moho" veut dire : "bleu" et dans la première édition de ce texte, nous étions très dubitatif quant à la signification proposée par la légende puisqu’il n’existait à ma connaissance aucun oiseau aux Marquises nommé "moho". Aujourd’hui, la consultation de l’ouvrage de Biggs et Walsh a fait changer notre position: il s’y trouve un mot *moso, qui a donné "moho", nom d’espèces d’oiseaux, attesté aux tuamotus, à Hawaii, à Tonga et Nouvelle-Zélande (pas forcément pour la même espèce) et encore "moso" à Futuna et "mo" à Fidji. Ce nom est donc extrêmement ancien et sa subsistance dans la légende est un signe indubitable de l’existence d’une partie ancienne dans cette légende, même si toute la légende n’est pas ancienne. On sait que les anciens polynésiens ont malheureusement fait disparaître de nombreuses espèces d’oiseaux dans toutes les îles qu’ils ont colonisées. Le moho pourrait avoir été l’une de ces espèces, à moins qu'elle subsiste toujours comme le pensent certains cryptozoologistes.

La prononciation en français "Motané" serait seulement une déformation due à Dumont D’Urville. Elle est portée sur de nombreuses cartes dans une orthographe pseudo polynésienne : "Motane". A la pointe sud de Mohotani se trouve l’îlot "Terihi" 27. Bien que ce nom soit tout à fait familier aux habitants d’Atuona, il ne parait pas typiquement marquisien, vu l’absence de la consonne "r" dans cette langue, dans laquelle elle s’est régulièrement transformée en occlusive glottale 28. Toutefois le caractère archaïque de la toponymie rend toujours possible la conservation telle quelle d’un ancien nom qui n’aurait pas suivi le reste de la langue.

*   'eiao

Le nom 'eiao n’a pas d’homologues évidents ni en Polynésie française ni ailleurs dans le Pacifique.

*   Tahuata

Il y aurait une île "Tehuata" dans les Tuamotu, dont le nom rappelle évidemment beaucoup notre Tahuata. Malheureusement, cette Tehuata ne se rencontre que sur la carte scolaire des éditions M.D.I. et sur la carte Infomap ! Il semblerait que ce soit un autre nom de l’atoll de Rekareka (?) ou une erreur.

*   'ua Pou contient l’élément "Pou" traduit dans la légende par "poteau" 29. l’élément POU se retrouve d’ailleurs dans le nom de cinq des aiguilles de l’île : Pouakei, Pouatoake, Poukaea, Poumaka, Poutemoka, Poutoko. Ne pourrait-on tout simplement interpréter " 'ua pou" comme : deux poteaux ? Ce 'ua marquisien correspond à rua ou lua dans le reste de la Polynésie. Gehennec a montré que ce mot était polysémique 30 et nous souscrivons tout à fait à son analyse. 'uahuka contient les éléments 'ua et Huka. Huka pourrait être l’homologue de Hunga ou de Fuga qui se rencontre dans plusieurs noms d’îles et d’îlots bien plus à l’ouest dans le Pacifique. Nous avons par exemple à Wallis la passe Fugauvea (i.e. le fuga de Uvea, vrai nom de Wallis) et lîlot Fugalei toujours à Wallis.

*   Iva

L’élement iva de Fatuiva est traduit par "neuf" (9) dans la légende ce qui montre bien que les conteurs ne le confondent pas avec "hiva". On pourrait avec avantage y voir, d’après nous, l’ordinal "neuvième". Fatuiva serait alors le "neuvième rocher" 31.

*   Motu one 32 enfin ne pose aucun mystère puisque ces "îles de sable" -littéralement- sont légion aux Tuamotu et dans la Société. C’est donc plus une appellation faite de deux noms communs qu’un nom propre. Dans l’ouvrage de Mgr Le Cleac'h, elle est constamment nommée Hatuiti.

*   Motuna'o n’est plus aujourd’hui qu’un écueil mais nous devons imaginer qu’il fut un jour une île, avec une faune et une flore terrestre. En effet la subsidence est de 1 mm/an ce qui donne 1 m/millénaire et 1000 m/ million d’année. Il en résulte que Motuna'o était, il y a un million d’années, une île de 1km d’altitude, à peu près comme Tahuata aujourd’hui. Na'o signifie, dans le dialecte de Fatuiva : "sombré en mer". C’est donc "l’île sombrée en mer" et on pourrait presque imaginer que les anciens marquisiens avaient découvert la subsidence (proposée —rappelons-le— par Darwin)!

Les hauts fonds des Marquises, certainement connus de longue date des pêcheurs, n’ont pourtant pas reçu de nom marquisien à notre connaissance. Une légende parlerait d’une île habitée au nord d’Eiao et Eyriaud des Vergnes rapporterait le nom de plusieurs îles disparues (comm. pers. de J.L. Candelot).

Pour en finir avec les noms généraux, il faut citer l’appellation "henua 'enana" (NH, UH) et ses variantes dans les autres dialectes (henua 'enata UP, fenua 'enata HO TA FI). Traduite de façon grandiloquente par "la terre des hommes" (peut être sous l’influence de St Exupéry ? ) et souvent estropiée par les journalistes ("henua henata, etc.). Il faudrait selon nous y voir plus simplement : "le pays des Marquisiens", 'enana = indigène s’étant substitué dans le langage actuel à mao'i 33 comme opposé de "ha'oe", étranger 34. L’appellation serait donc plus une désignation qu’un nom propre 35.

Henua 'enana est en outre récent comme le rappelle Dening: "What they called the islands we do not know. In later years they had a name for them - Te Henua, Te Enata (sic) the Land of Men."

A Tahiti, les Marquises sont quelquefois désignées aussi comme : Matuita, équivalent phonétique de "Marquises" de même que Totaiete est le mot tahitien pour Société (îles de la), mais issu en réalité de l’anglais : Society.

Enfin la version marquisienne de Matuita est Makuita qu’on entend parfois malgré l’engouement pour "henua 'enata". Cet engouement n’atteint pas toutefois les proportions de celui pour le nom "Rapa nui" pour désigner l’île de Pâques , ses habitants, son langage, au point que certaines cartes, dans les guides de voyage par exemple, ne portent même plus le nom officiel !  

3 Noms géographiques de la langue Marquisienne et toponymes courants.

 Pour ce qui est des noms de lieux plus circonscrits, la toponymie marquisienne ne présente pas une originalité aussi grande, ce qui n’empêche pas une forte identité. On y retrouve en effet énormément d’éléments communs à tous les archipels polynésiens ce qui justifie notre titre : une introduction aux langues du Pacifique. La plupart des noms sont décomposables et là encore binominaux. Ils sont souvent interprétables. En fait beaucoup sont descriptifs, et les cols s’appellent d'ores et déjà "col de ceci ou de cela" en Marquisien et les montagnes "mont untel". Cela conduit à beaucoup de redondance dans la cartographie comme Vallaux l’avait déjà souligné. Beaucoup d’éléments de noms varient (avec le dialecte) entre les différentes îles de l’archipel et nous donnerons en premier l’écriture du Nord. Les noms sont souvent transcrits sur les cartes précédés de l’article "te". Voici quelques éléments caractéristiques de ce lexique :

*   Henua (dans le Nord) et Fenua (Sud) veulent dire "terre émergée 36, pays" mais aussi "région" 37 .

Il y a "te henua a taha" à NH, traduit en général : la terre où l’on marche" 38 mais souvent portée sur les cartes sous le nom de "terre déserte" qui est aussi le nom employé par tout le monde en français. Te pu fenua, la conque (?) de la terre et matafenua, dont nous reparlerons, sont des lieux de HO.

*   Haka, plus rarement Ha'a, dans le Nord (sauf UH où il est fréquent) ou Hana (Sud et UH), possiblement Fana à FI 39. Ce toponyme est toujours associé à un autre élément et n’a jamais d’article ce qui caractérise un nom commun à valeur descriptive.

D’après Vallaux :

-son origine est un ancien mot *FAGA 40

et le sens est "vallée se terminant par une baie".

Les baies en Haka et Hana sont les toponymes les plus répandus des Marquises. (Ils n’ont aucun rapport avec les mots marquisiens homonymes "hana", "ha'a" ou "haka" signifiant "travail, action de faire" qui sont issus d’un ancien *FAKA ) Cet ancien mot *faga a eu des descendants dans presque toutes les langues Maories dont les transcriptions sont

les Fanga et Faka 41 des Tuamotu (Fangataufa, Fakarava),

le Fa'a de la Société (Fa'a'a, Fa'aone etc. parfois Ha'a: Haamene à Tahaa),

le Whanga de N.Z. (Whangarei),

le Hanga de l’île de Pâques (Hangaroa),

le Faga des Samoa (Fagaloa).

Plutôt que par "baie" nous proposons de traduire ce mot par le français "havre" (anglais "harbour"), encore bien vivant sur les cartes du siècle dernier, très proche du sens polynésien par son sens "humain" et …phonétiquement.

Les toponymes en FAGA/HANGA sont plus rares aux îles Hawai'i où on reconnaît toutefois Hanakapiai , Hanauma (O'ahu), Hanamaulu, Hanapepe (Kaua'i) etc. Ils sont absents apparemment de Futuna.

Ex.: Hanamo'ohe: havre de la frégate (l’oiseau) FI. Hakamai'i: havre du badamier UP. Hanatefau, Hanatetou: havres de l’hibiscus et du Tou (bois de sculpture à moins qu’il faille interpréter Hana te to'u, le troisième havre ?), Hanamenino: havre de la mer calme TA. Haka'i NH répond à Hana'i HO. Il y a aussi deux baies Ha'atuatua à NH !

Vai : l’eau douce, donc la rivière ou la cascade est quelquefois un nom de vallée (Taipivai NH la rivière des Taïpis,

Vaitahu TA etc.).

Aux Hawaii (Waikiki, Waimea, etc..) ainsi que dans une moindre mesure, en Nouvelle-Zélande, ce type de toponyme est prédominant dans les établissements humains.

*   Mata : le sens courant de ce mot est "yeux, regard, visage" mais aux Marquises, c’est un nom qui se trouve systématiquement dans la dénomination des caps. Nous proposons donc de le traduire en toponymie par : l’amer ce qui serait un sens figuré des deux premiers sens propres 50. Un amer, en effet, c’est ce que l’on surveille, ce que l’on vise avec l’œil et les côtes accores des Marquises se profilent (nous employons à dessein un mot du domaine lexical de "visage") en de multiples caps :

Matateteiko NH est un cap formé par une coulée de lave issue d’un volcan tardif dont le cratère est bien visible dans la partie sud de Terre Déserte.

Mais Matahenua UP est un pic 42 tandis que Matafenua HO est une grande péninsule (non, nous n'attaquons pas la tirade des nez ! )ce qui n’est nullement, dans un cas comme dans l’autre, contradictoire avec l’acception d’amer que nous avons proposée. La traduction "les yeux de la terre", répétée ici et là, ne veut rien dire à notre avis 43.

Mata, qui donne aussi des toponymes à Tahiti (Matahoa) plus difficilement reliables à des caps étant donné la largeur du lagon, se retrouve évidemment sous la forme "Maka" à Hawaii (par ex. Makapu'u qui est un cap à O'ahu). A l’île de Pâques, on trouve quelques lieu-dits en "mata" mais ce serait plutôt selon Orliac des noms de tribu, donc de districts. A Samoa on a le volcan "matavanu" aussi bien que la pointe "matautu".

Les matâtahi ( plage) du Tongien, mataafaga (même sens) en Niue ne semblent pas représenter le même mot et on voit d’après leur écriture que le deuxième a est un a long.

Si on réfléchit, sans se focaliser sur la toponymie, à cette hypothèse que mata aurait eu le sens de repère, d’amer, on se rend alors compte que des étoiles, des constellations, qui sont bien des amers (en tout cas plus que des "yeux") sont nombreuses à porter en Polynésie des noms en "mata" :

Les dérivés du prototype *Matariki (riki est un diminutif donc "les petits yeux" si on suit la traduction habituelle) sont attestés dans presque toutes les langues polynésiennes pour la constellation des pléiades : Matari'i en tahitien, Mata'iki en marquisien (sauf peut-être Mata'i'i à FI), etc. Par ailleurs, Matapiri est une étoile-guide 51 aux Tuamotu. Matanui en est une à Rarotonga. Matakupu et matapipiki sont des noms d’étoiles à Futuna. Rimuimata est le nom d’Antarès aux îles Kiribati 44 . A Tahiti on a : "na mata rua", deux étoiles du Centaure.

Si l'on suit cette hypothèse, le nom même de l’année en tahitien "matahiti" pourrait alors se traduire par : "le repère qui se lève". On sait que les anciens tahitiens se repéraient dans le cycle annuel grâce au lever des Pléiades.  Mais il y a plus étonnant : en futunien, le nom des Pléiades est ( classiquement dérivé de notre prototype vu plus haut) "mataliki" mais le mot veut aussi dire : "feu sur la plage pour faire signe à quelqu’un en mer". Il est difficile de se rapprocher d’avantage de la notion d’amer quand on a un trouve un vocable qui veut carrément dire : phare ! 45

Cette nouvelle coïncidence renforce d’autant notre hypothèse sur les anciens jeux de mots qui ont pu, aux Marquises et ailleurs en polynésie, relier les noms des repères terrestres et célestes.

*   Mouka, Mouna: la montagne, à comparer avec le mot hawaiien Mauna (dont Mauna Loa= la montagne longue, Mauna Tea= la montagne blanche sont les exemples les plus connus), le Tahitien Mou'a, le Maori de N.Z. Maunga, lui même conforme à l’ancien mot protopolynésien *mounga, etc.

Moukaopaoho près de Taiohae, Mouka'aki "mont du ciel" à NH également, Mounanui à FI : la grande montagne.

 

*   Ava : souvent traduit du Tahitien vers le Français par "la passe" (dans le récif), ce qui est abusif, " la passe " étant—comme en français d’ailleurs— un sens second. Aux Marquises, pratiquement dépourvues de récifs donc de passes, c’est "le passage" donc la plupart du temps un col, voire un trou dans un rocher :

ex: Te ava hinena'o à FI, "le col du désir (des amoureux)" est un trou, visible de loin dans la crête rocheuse qui ferme la vallée de Hanavave. D’après la légende, un prince et une princesse, venus chacun de son côté et de sa vallée, s’y retrouvaient pour s’aimer en cachette, leurs tribus respectives étant en guerre…

A Hawai'i (et en Nouvelle-Zélande) on retrouvera ce mot écrit awa.

*   Ke'a (cap au nord de NH) : la pierre. Ana : la grotte. Il faut bien distinguer ce mot de Hana, dans le Sud, par son absence d’h.

Il y a énormément de grottes, donc de toponymes en "ana" aux Marquises : Anaotako NH, peut-être aussi Anaho; Anaotiu, Teanakaokao, Vaiteana, Anatikaue HO; Teanavaipo FI : la grotte de l’eau obscure ...; Anapo'o, Anaoko'o TA; Ce mot se retrouve tel-quel avec le même sens dans les îles de la Société et aux Tuamotu ainsi qu’à Hawaii : "keanakolu" les trois grottes. Le motu Anake(e), dans la baie d’Atuona pourrait être "l’îlot unique" plutôt qu’une référence à la grotte sous-marine qui le traverse, comme nous le supposions 46.

*   Motu : île, îlot. Ce vocable est passé dans le vocabulaire géographique international pour désigner les îlots coralliens des atolls ou des récifs entourant les îles hautes mais dans les langues polynésiennes il pouvait s’appliquer aux îles quelle que soit leur taille ou leur nature. Dans la toponymie marquisienne, il désigne des îlots bien individualisés mais à Tahiti, le motu ovini (pointe du jardin botanique de Papeari) est seulement une presqu’île (mais peut-être fut-il une île dans un passé récent conte tenu qu'un bras de la rivière devait visiblement se jeter à l'ouest dudit motu dans l'actuel marécage).

Motu ofio, Motu tapu, Motu manu : l’île aux oiseaux HO, Motumano : l’île aux requins NH; Motu Mokohe, île de la frégate UP ; etc. Le mot existe tel-quel partout ailleurs en Polynésie sauf en Hawaiien bien sûr où il faut chercher : moku. Le nom de vallée Motuhee NH possède un petit îlot d’où lui vient sûrement son nom.

Hina : revient dans plusieurs noms de planèzes, peut être pour signifier la pente : Hinahaapapa à NH et Tehinateke'a à HO.

*   Oho : se retrouve dans les noms de caps ou d’écueils :

te oho te ke'a, écueil au large du cap tikapo, NH.

"Te oho o te veivei" le cap déséché, "Te oho o te papa" le cap en plateau et " Te oho o te opu" ? sont trois pointes du cap Matafenua HO.

Nous conclurons cette partie en donnant une interprétation de quelques noms de lieux (orthographes sous réserve), quelquefois à partir des éléments ci-dessus.

*   Topuke: "entassement" (in Dordillon), colline remarquable au sud de l’aéroport, NH.

*   Taeke'a NH: la pierre "qui penche".

*   Tapueahu: vallée inhabitée de NH, évoque l’autel (ahu) sacré du me'ae (équivalent du marae Tahitien). cf. à Tahiti le lieu-dit "te ahu upo'o" orthographié TEAHUPOO (l’autel des crânes).

*   Teahuotu: l’autel de Tu (?), NH.

*   Tutae kena: la fiente de fou, HO.

*   Te'uaava: les deux passages, NH.

*   Vaiahu: la rivière de l’autel, HO.

*   Hanamate: le havre de la mort, HO.

*   Vaitoto: la rivière sanglante, NH. Toponyme présent également à Tahiti.

*   Mouku'autoto: les joncs à feuilles ensanglantées, NH.

*   Makemake: quartier d’Atuona HO 47, on retrouve ce nom tel-quel à l’île de Pâques où il est celui une divinité dont Orliac nous dit qu’il n’existe nulle part ailleurs en polynésie. Voire !

*   Fitinui: dans ce nom de lieu rapporté dans l’ouvrage "Hiva Oa" (Ottino & al.), on reconnaît le nom des îles "Fidji". Il y a aussi un îlot Ke'efiti à HO.

*   Vevau : rapporté par Ottino également dans sa carte de Hiva Oa. On peut probablement y reconnaître le nom VAVAU, une île des Tonga. C’était aussi l’ancien nom d’une île de la société (Porapora).

*   Taha'oa: la longue falaise ?, TA, HO. Tahataha: semblable au précédent mais avec redoublement superlatif, HO. L’équivalent Marquisien des mots Tahitien PARI et Hawaiien PALI qui désignent des falaises ne semble pas exister. Il y a pourtant beaucoup de falaises aux Marquises (d’après l’évolution régulière on devrait trouver PA'I en Marquisien).

*   Motu Poto et Motu 'oa sont deux îlots de HO, on y reconnaît l’opposition court/long (ou proche/lointain) des atolls des Tuamotu :Takapoto et Takaroa.

*   L’élément Havaiki ne se retrouve que dans un seul toponyme, un abri fouillé par Ottino à Ua Pou. Dans la langue, ce mot désigne le lieu où vont les morts. C’est bien sûr le nom de l’île SAVAI'I des Samoa, archipel d’origine probable des premiers marquisiens et aussi le nom de l’île principale des " îles Sandwich ", éponyme du nom moderne de l’archipel : HAWAI'I (l’écriture française habituelle est tellement erronée que personne ne songe à l’employer dans le Pacifique) 48.

*   L’élément Ati (tribu) se retrouve dans beaucoup de noms de tribus citées dans l’ouvrage d’Ottino mais ce mot ne semble pas avoir donné de toponyme aux Marquises(contrairement à l’île de Pâques où il donne "ngati" et à la Société ('Atimaono à Tahiti etc.). Hatiheu NH se prononce bien avec un h initial et figurerait plutôt un élément *FATI. 4

Conclusion

La toponymie marquisienne est très riche et "pas trop mal" conservée. Elle correspond encore largement à la langue moderne mais certains termes qui sont aujourd’hui à la limite de la compréhension gagneraient à être expliqués dans les écoles. La comparaison d’une langue polynésienne à une autre est souvent facile et permettrait aux enfants, si elle était faite par les professeurs de géographie, de mieux situer leur culture dans celle du Pacifique. Les enfants marquisiens ou tahitiens qui portent un T-shirt Hawaien "faleiwa" ne savent pas le traduire dans leurs langues "ha'e iva" ou "fare iva" (neuf maisons). Quel dommage ! Sans l’aide du professeur, les enfants ne peuvent pas deviner que Mouna Loa à Hawaii c’est : Mou'a roa en tahitien et Mouka 'oa ou Mouna 'oa en marquisien.

Par ailleurs, cette mise en correspondance des différentes langues (ou dialectes) permet de révéler ce que nous appellerons des "homotoponymes": ainsi Taha'uku HO est le même nom que Taharu'u (lieu-dit à Papara, Tahiti) et que Kahalu'u (village à O’ahu aux îles Hawaii).

En ce qui concerne sa genèse, l’étude de la toponymie révèle une imbrication totale des noms d’ancêtres, dieux et demi-dieux avec les noms d’îles, qui sont peut-être liés aussi à ceux d’anciennes étoiles guides 51. Aux Marquises, les noms des îles se situent de plus dans un cadre général de connotations difficiles à démêler d’où une forte originalité. On doit se rendre compte que tous ces noms ont fonctionné comme outils de pouvoir, de prestige, disons-le de mana. Il est dès lors naturel qu’ils aient été attribués à des personnes réelles ou mythiques et à des lieux, réels ou imaginaires. L’augmentation de prestige ou de mana d’un nom donné ne pouvait que provoquer le désir de le réemployer d’où un feed-back positif qui explique l’extrême redondance des noms.

Au niveau des lieux-dits la toponymie est dans l’ensemble beaucoup plus pragmatique et moins investie de pouvoir mais n’oublions pas qu’une partie importante a dû en être perdue à tout jamais. Étant donné l’homogénéité bien connue des différentes cultures polynésiennes, ce qu’Hanson affirme pour l’île de Rapa et ses habitant a dû être vrai aussi pour les anciennes marquises :

" Si, au yeux de Européens, la notion de temps des Rapas paraît incroyablement floue, en revanche leur notion d’espace est d’une extrême précision. Leur intérêt pour les lieux prime tout. Où se trouve telle personne, où a-t-elle été, où se rend elle, voilà les principaux sujets de conversation. D’ordinaire on salue un passant en lui criant : "où vas-tu ?" ou : "D’où viens-tu ?". Au repas du soir lorsqu’on relate les évènements de la journée, on dit toujours précisément où l’on a été, où l’on a rencontré Untel et à quel endroit se sont déroulés les incidents dignes d’intérêt. Il semble donc que les Rapas ordonnent les évènements en fonction du lieu où ils sont advenus…A Rapa comme à Tahiti, la localisation minutieuse des évènements relatés dans les mythes et les légendes est bien caractéristique.(p.38 traduction d’Odette Pelloli")

On voit donc que l’autre manière d’aborder la toponymie serait l’étude des légendes. Nous avons mis en relation lieux terrestre, dieux (soit des, héros et lieux astraux. Une pareille étude nous mènerait certainement à y ajouter une catégorie supplémentaire, celle des lieux légendaires et on arriverait finalement au schéma suivant :

Terre

Légende

Ciel

Chefs

Héros

Astres-héros

Toponymes

Lieux légendaires

Astres-lieux

 

5 Risque d’appauvrissement de la Toponymie aux Marquises.

Il y appauvrissement par oubli, par corruption et surtout, par désintérêt.

Mais il sera paradoxalement plus facile de réagir contre l’oubli et le désintérêt que de lutter contre la corruption.

Cette dernière dépend de deux facteurs concomitants:

- la prédominance de la forme écrite sur la forme orale.

- la mise en minorité des locuteurs indigènes dans les médias. "Un minimum" de formation des présentateurs RFO devrait être mis en place, ce qui a déjà eu lieu pour les météorologistes, qui font un effort très net de prononciation (mais en 2000, les cartes météo indiquent encore tous les soirs "Fatu Hiva"…)

Toute une toponymie des rivages est connue seulement des habitants qui naviguent et accostent pour chasser etc. Pour Nuku Hiva, elle a été remarquablement bien notée dans la carte du Service Hydrographique de la Marine, malheureusement assez confidentielle...

La toponymie des terres est également bien connue des habitants qui chassent. Elle est d’une grande richesse. Le cadastre en retient une partie intéressante mais les cartes d’état-major sont indigentes de ce point de vue et comportent de nombreuses erreurs sur les lieux exacts.

Les cartes (murales) utilisées dans les établissements scolaires sont pauvres et les rares noms sont truffés d’erreurs involontaires mais mortelles à long terme pour les graphies correctes.

Les Marquisiens devraient protéger leurs toponymes comme ils protègent leurs légendes. Le devoir des professeurs de géographie est de les y aider. Pourquoi ne pas organiser des projets pédagogiques autour de la toponymie ?

 

Stéphane JOURDAN

1995-2004 

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