Une première version de ce
texte a été proposée dans l’ouvrage "Marquises" (édité en 1996 par le
CTRDP, Pira'e, TAHITI) grâce à l’aide et aux encouragements de Mr. Patrick
Taroux. Qu’il en soit ici remercié !
Ou bien exprimez vous sur le forum (en français, anglais, espagnol, italien).
Vous pouvez également laisser une trace de votre passage, en quelque langue que ce soit sur le LIVRE D’OR !
Merci d’avance…
Stéphane JOURDAN
Objectifs de cet article
Moyens
1 Souligner
l’originalité des noms des îles marquisiennes au sein du Pacifique.
Méthodologie : Le
présent article repose avant tout sur une recherche documentaire :
bibliographique et cartographique. Les traductions ont été faites à la lumière
des indices que nous fournissent la géographie et surtout les toponymes des
autres archipels polynésiens. Bien que certaines traductions reposent sur des
témoignages directs, ce travail nous a donc conduit à privilégier l’aspect
inter-culturel des toponymes. Il ne faudra donc pas s’étonner ici de brusques
sauts du marquisien au tahitien, au maori, à l’hawaïen, voire au malais !
Alors que les langues marquisiennes et futuniennes ont probablement divergé
depuis 3000 ans au moins, le récent dictionnaire Futunien-Français de Claire
Moyse-Faurie s’est révélé quelquefois précieux, comme on le verra.
Réserves : Dans la grande majorité
des cas, les toponymes sont disponibles au chercheur sous forme de
"sources écrites". Il lui faudra rester conscient qu’à proprement
parler (justement), le toponyme, comme tout fait de langage, est en réalité une
forme orale et que sa notation n’est qu’un ersatz , indispensable il est vrai à
la recherche. En outre, la notation originelle en a été plus ou moins fidèle et
consciencieuse selon les besoins, les connaissances et l’expérience de
l’enquêteur qui a produit la "source". Bien que ce soit théoriquement
possible, il est en pratique impossible de retourner sur le "terrain"
pour vérifier toutes les sources. Le chercheur en est donc souvent réduit à les
comparer entre elles.
1 Les noms des îles
Marquises:
Un cas exceptionnel de noms
familiaux.
Quel voyageur (les
beaux voyages sont aussi ceux que font les doigts traînant sur les planches des
atlas) n’a pas été frappé par la musique des noms des îles Marquises ?
Mais s’il n’y a
que deux îles en "Hiva", où sont les autres ressemblances que nous
avons évoquées ?
Tout
d’abord il y a deux îles en " 'ua", les deux satellites de Nuku Hiva:
'ua Pou et 'ua Huka.
2 Les treize noms d’île et leurs
composés.
Voici la liste
complète et exacte des treize îles, rangées par ordre de superficie
décroissante, pour lesquelles nous nous permettons de proposer des
abréviations. A notre connaissance, les listes de noms proposées dans les
cartes et ouvrages précédents (et cela est encore vrai à ce jour 2004) sont
toutes incomplètes (une île au moins est oubliée ou mal placée) ou erronées(un
nom au moins est faux). Remarquons que j’avais omis dans cette liste le nom
MOHOTANI depuis 1996 et que personne, malgré la fréquentation du site, ne m’a
jamais écrit pour me le signaler (février 2004) !!!
Nukuhiva NH
Hiva'oa HO (il est plus habituel d’écrire ce nom en deux mots
mais cela nuit à la visibilité de la glottale, )
'uapou UP
Tahuata TA
Fatuiva FI
'eiao EI (l’occlusive glottale n’est notée dans ce nom que par
Zewen)
Mohotani MT
Hatuta'a HT (aussi connue sous le nom de Hatutu)
Fatu'uku FU
Hatuiti HI
Motuna'o MN (comme c’est l’île la plus souvent oubliée, précisons
qu’il s’agit du rocher " Thomasset ", un rocher qui émerge
à peine, mais suffisament pour stopper un bateau désinvolte, au vent de FI)
Hiva
est un nom très original dans le Pacifique. Nous n’avons trouvé aucune autre
île du triangle polynésien comportant ce nom 9. Par contre, il se
retrouve assez souvent dans la toponymie à grande échelle : Il y a un mont
Tahiva à Makatea, une pointe Matahiva près de Tautira à Tahiti et aussi une
pointe Pohiva à Maupiti. Nous avons retrouvé l’élément Hiva dans plusieurs noms
d’îlots des Tuamotu: Hivaroa 10 à Kaukura, Tehiva à
Apataki et dans un lieu-dit du lagon de l’atoll de Napuka : karena Maihiva
ainsi qu’à l’île de Pâques où un petit cône volcanique s’appellerait :
"hiva hiva". Enfin, cet élément existe aussi dans les patronymes
polynesiens comme : Tehiva, Ti'ihiva, Atuahiva (dont le premier élément est
bien sûr "tiki" soit : idole, dieu)
Dans la légende,
ce mot est traduit par "poutre". Si c’est effectivement là une de ses
acceptions actuelles en marquisien (faîtière), divers indices nous font penser
qu’autrefois ce mot "hiva" désignait tout autre chose :
Dans
les textes pascuans de l’ouvrage de Métraux, le mot "hiva" est
toujours traduit par "abroad", c’est à dire "ailleurs, au
loin". Malgré la parenté des langues marquisiennes et pascuanes, cela
n’est évidemment pas suffisant pour affirmer cet ancien sens en marquisien mais
une traduction possible serait : " lointain ".
D’ailleurs un sens actuel en marquisien du mot "hiva" est :
"côté" en somme : "par là bas". Par ailleurs une légende,
pascuane encore une fois, fait référence à un îlot "Motiro Hiva"
comme point de départ du voyage d’une ancienne prêtresse vers l’île de Pâques
(in Orliac).
Dans la version
précédente de cette article, j’affirmais que le mot
" hiva " était absent de la liste de Biggs & Walsh. En
réalité, il s’y trouve bien, mais les
auteurs se sont trompés dans la reconstitution de ce mot, qui se trouve par
conséquent au mauvais endroit et c’est pourquoi il m’a longtemps échappé…
en effet, à partir du
Paumotu hiva, du rarotongien ‘iva, ils reconstituent un mot proto-polynésien
*HIVA ????? au lieu de *SIVA. Paradoxalement, j’ai mis longtemps à trouver
l’ancêtre de hiva à l'entrée *hiva de ce dictionnaire car un h actuel en
tahitien, paumotu, marquisien n’est pas sensé venir d’un *h primitif … De toutes façons, le sens
attribué à cette reconstitution est " noir " et il est très
peu probable que ce soit le sens qui a conduit à l’emploi systématique en
toponymie et patronymie.
Hiva"
pourrait donc avoir été au départ un simple adjectif descriptif donnant une
notion de "distance" puis prenant peu à peu une dimension prestigieuse
et incorporé de ce fait dans le nom de nombreuses îles. On rencontre un peu le
même phénomène en toponymie européenne ou la "France" primitive,
s'est trouvée peu à peu étendue à la Corse, voire aux Antilles ou bien si on
considère l'appellation viticole "Bordeaux", qui a finit par
s'étendre très loin de Bordeaux.
Si
on sort du domaine de la stricte toponymie, notons aussi que "Hotu
Hiva" aurait été le nom d’une ancienne princesse de Huahine et que 'iva
nui tarava désigne à Rarotonga 12 des étoiles d’Orion. A
Tahiti, le "hiva vae vae" est une marche, un défilé traditionnel.
Autant avouer tout de suite que pour chaque élément étudié, on sera presque
toujours amené à retrouver ces coïncidences entre noms d’îles, noms de héros et
noms d’étoiles…
Nuku est probablement le nom d’île le
plus répandu dans le Pacifique, presque toujours suivi d’un autre élément 13 et on le retrouve aussi
dans maints noms de lieu (ne serait-ce qu’à Tahiti : nu'utania, nu'utere; À
Mo'ore'a: Nu'urua, Nu'upure; À Apataki : Nu’utina, à Napuka: mirinuku etc.). En
Marquisien moderne, d’après les sources ecclésiastiques, il veut dire :
"rassemblement" mais on peut remarquer qu’en Tahitien moderne, il
veut plutôt dire "armée". C’est aussi le nom propre d’un ancien clan
Marquisien, groupe de tribus apparentées (voir la carte de Ottino) et par conséquent de la
partie de l’île de Hiva'oa anciennement occupée par ce clan14.
La
légende n’explique guère ce "nuku" qui se retrouve par contre abondamment dans
les noms de constellation et de dieux tutélaires 15 .
*nuku1 : 'earth, land'
*nuku2 : 'crowd, regiment'
Le départ entre
mots polysémiques et stricts homonymes est certes un des grand problème auquel
se heurtent les rédacteurs de dictionnaires mais ce problème est a fortiori plus
épineux quand il s’agit d’un travail étymologique :
Fatu/hatu est un toponyme très riche lui
aussi :
Un
des sens du mot "fatu" en Marquisien ancien d’après Mgr Dordillon est
"tresse de cocotier". C’est celui retenu par la légende. Dans la
première version du présent texte, nous étions très sceptiques à propos de
cette traduction, au point de nous demander si Mgr Dordillon ne s’était pas
basé sur la légende pour proposer cette acception, ce qui reviendrait à un
raisonnement circulaire ! Mais nous nous sommes ensuite rendu compte qu’en
futunien moderne on a "fetu" qui a le sens de pli, plisser …et par
ailleurs, la liste de Walsh & Biggs donne bien le mot *fatu comme proto polynésien
avec le sens de "tresser" (weave). (L’astérisque est utilisé par les
linguistes pour rappeler que ce mot n’est pas "attesté" mais
seulement une reconstitution (écrite) d’un ancien mot parlé).
Hatukau près de
Taiohae/baie-Colette, l’écueil immergé de
Fatutau sur la côte Sud de Hiva
Oa (canal du Bordelais), le rocher remarquable
La
liste de Walsh & Biggs confirme aussi l’existence de l’ancien mot
proto-polynésien *fatu (exact homonyme de l’autre) avec le sens de
"pierre". Acception dont le souvenir reste dans un des sens du
Marquisien actuel :
On va voir
maintenant que le problème se complique car le mot- ou les mots- FATU se
révèlent impliqués dans d’autres jeux de mots, notamment avec des noms propres :
Le premier chef de
l’île de Pâques ( Hotu Matu'a 19 , on verra plus loin
l’interprétation de Hotu) avait pour grand-père Tiki te Hatu (difficile à
traduire mais si on considère chaque mot comme un nom commun : "le
personnage en pierre" ? ), lequel nom fut redonné, comme c’est presque
toujours le cas, à un de ses descendants. Donner et redonner à des îles et à
des héros des noms divins, donc sacrés, a évidemment dû être une coutume très
répandue :
Une autre série de
correspondances/coïncidences est basé sur la ressemblance de la racine
Fatu/hatu avec celle qui a donné le marquisien "fetü/hetü" : étoile 20 …
Tout cela n'est
pas seulement très poétique mais donnait vraiment une méthode de navigation en
latitude (cf. Lewis 1972). Anecdotiquement, l’utilisation d’étoiles pour
représenter des îles est toujours de mise dans les drapeaux. Il est vrai que
sur d’autres drapeaux elles représentent aussi des régions ou états, comme dans
la fameuse "bannière étoilée". Avouons aussi que les étoiles des
drapeaux représentent quelquefois… des étoiles comme dans la croix du Sud du
drapeau Néo-Zélandais.
Le travail de
Constant Gehennec, axé sur l’astronomie et la cosmogonie maorie, regorge de ces
fameuses coïncidences entre les noms d’îles et les noms d’étoiles:
La "liste de
Crook", énumération de quarante îles connues des anciens marquisiens nous
fournit d’ailleurs deux noms au moins en Fetu. Ce sont FETTUTEYA et FETTUNOHHO
qu’il faudrait lire Fetutiia et Fetunoho en écriture moderne (transcription de
Mgr Le Cléach,). Il est difficile, sans témérité, d’attribuer ces noms à des
îles de la carte !
Mohotani
est, dans la
légende, le chant d’un oiseau Moho. Pour illustrer le propos, les Marquisiens
du nord disent " 'ua taki te moho" littéralement "il a chanté le
moho" en remplaçant correctement "tani", comme on dit dans le
Sud, par "taki", comme on dit par chez eux … En marquisien moderne "moho"
veut dire : "bleu" et dans la première édition de ce texte, nous
étions très dubitatif quant à la signification proposée par la légende
puisqu’il n’existait à ma connaissance aucun oiseau aux Marquises nommé
"moho". Aujourd’hui, la consultation de l’ouvrage de Biggs et Walsh a
fait changer notre position: il s’y trouve un mot *moso, qui a donné
"moho", nom d’espèces d’oiseaux, attesté aux tuamotus, à Hawaii, à
Tonga et Nouvelle-Zélande (pas forcément pour la même espèce) et encore
"moso" à Futuna et "mo" à Fidji. Ce nom est donc
extrêmement ancien et sa subsistance dans la légende est un signe indubitable
de l’existence d’une partie ancienne dans cette légende, même si toute la
légende n’est pas ancienne. On sait que les anciens polynésiens ont
malheureusement fait disparaître de nombreuses espèces d’oiseaux dans toutes
les îles qu’ils ont colonisées. Le moho pourrait avoir été l’une de ces
espèces, à moins qu'elle subsiste toujours comme le pensent certains
cryptozoologistes.
La
prononciation en français "Motané" serait seulement une déformation
due à Dumont D’Urville. Elle est portée sur de nombreuses cartes dans une
orthographe pseudo polynésienne : "Motane".
'eiao
Le nom 'eiao n’a pas d’homologues
évidents ni en Polynésie française ni ailleurs dans le Pacifique.
Tahuata
Il y aurait une
île "Tehuata" dans les Tuamotu, dont le nom rappelle évidemment
beaucoup notre Tahuata. Malheureusement, cette Tehuata ne se rencontre que sur
la carte scolaire des éditions M.D.I. et sur la carte Infomap ! Il semblerait
que ce soit un autre nom de l’atoll de Rekareka (?) ou une erreur.
'ua Pou contient l’élément "Pou"
traduit dans la légende par "poteau" 29. l’élément POU se retrouve
d’ailleurs dans le nom de cinq des aiguilles de l’île : Pouakei, Pouatoake,
Poukaea, Poumaka, Poutemoka, Poutoko. Ne pourrait-on tout simplement
interpréter " 'ua pou" comme : deux poteaux ? Ce 'ua marquisien
correspond à rua ou lua dans le reste de la Polynésie. Gehennec a montré que ce
mot était polysémique 30 et nous souscrivons tout à
fait à son analyse.
Iva
L’élement iva de
Fatuiva est traduit par "neuf" (9) dans la légende ce qui montre bien
que les conteurs ne le confondent pas avec "hiva". On pourrait avec
avantage y voir, d’après nous, l’ordinal "neuvième". Fatuiva serait
alors le "neuvième rocher" 31.
Motu one 32 enfin ne pose aucun
mystère puisque ces "îles de sable" -littéralement- sont légion aux
Tuamotu et dans la Société. C’est donc plus une appellation faite de deux noms
communs qu’un nom propre. Dans l’ouvrage de Mgr Le Cleac'h, elle est
constamment nommée Hatuiti.
Motuna'o n’est plus aujourd’hui qu’un écueil
mais nous devons imaginer qu’il fut un jour une île, avec une faune et une
flore terrestre. En effet la subsidence est de 1 mm/an ce qui donne
1 m/millénaire et 1000 m/ million d’année. Il en résulte que Motuna'o
était, il y a un million d’années, une île de 1km d’altitude, à peu près comme
Tahuata aujourd’hui. Na'o signifie, dans le dialecte de Fatuiva : "sombré
en mer". C’est donc "l’île sombrée en mer" et on pourrait
presque imaginer que les anciens marquisiens avaient découvert la subsidence
(proposée —rappelons-le— par Darwin)!
Les hauts fonds
des Marquises, certainement connus de longue date des pêcheurs, n’ont pourtant
pas reçu de nom marquisien à notre connaissance. Une légende parlerait d’une
île habitée au nord d’Eiao et Eyriaud des Vergnes rapporterait le nom de
plusieurs îles disparues (comm. pers. de J.L. Candelot).
Pour
en finir avec les noms généraux, il faut citer l’appellation "henua
'enana" (NH, UH) et ses variantes dans les autres dialectes (henua 'enata
UP, fenua 'enata HO TA FI). Traduite de façon grandiloquente par "la terre
des hommes" (peut être sous l’influence de St Exupéry ? ) et souvent
estropiée par les journalistes ("henua henata, etc.).
Henua 'enana est en outre récent comme le rappelle
Dening: "What they called the islands we do not know. In later years they
had a name for them - Te Henua, Te Enata (sic) the Land of Men."
A Tahiti, les
Marquises sont quelquefois désignées aussi comme : Matuita, équivalent
phonétique de "Marquises" de même que Totaiete est le mot tahitien
pour Société (îles de la), mais issu en réalité de l’anglais : Society.
Enfin la version
marquisienne de Matuita est Makuita qu’on entend parfois malgré l’engouement
pour "henua 'enata".
3 Noms géographiques de la langue
Marquisienne et toponymes courants.
Pour ce qui est des noms de
lieux plus circonscrits, la toponymie marquisienne ne présente pas une
originalité aussi grande, ce qui n’empêche pas une forte identité. On y
retrouve en effet énormément d’éléments communs à tous les archipels
polynésiens ce qui justifie notre titre : une introduction aux langues du
Pacifique.
Henua (dans le Nord) et Fenua (Sud) veulent
dire "terre émergée 36, pays" mais aussi
"région" 37 .
Il
y a "te henua a taha" à NH, traduit en général : la terre où l’on
marche" 38 mais souvent portée sur
les cartes sous le nom de "terre déserte" qui est aussi le nom
employé par tout le monde en français. Te pu fenua, la conque (?) de la terre
et matafenua, dont nous reparlerons, sont des lieux de HO.
Haka, plus rarement Ha'a, dans le Nord (sauf
UH où il est fréquent) ou Hana (Sud et UH), possiblement Fana à FI 39. Ce toponyme est toujours
associé à un autre élément et n’a jamais d’article ce qui caractérise un nom
commun à valeur descriptive.
D’après Vallaux :
-son origine est un ancien mot *FAGA 40
et le sens est
"vallée se terminant par une baie".
Les
baies en Haka et Hana sont les toponymes les plus répandus des Marquises. (Ils
n’ont aucun rapport avec les mots marquisiens homonymes "hana",
"ha'a" ou "haka" signifiant "travail, action de
faire" qui sont issus d’un ancien *FAKA )
les Fanga et Faka 41 des Tuamotu (Fangataufa,
Fakarava),
le Fa'a de la
Société (Fa'a'a, Fa'aone etc. parfois Ha'a: Haamene à Tahaa),
le Whanga de N.Z.
(Whangarei),
le Hanga de l’île
de Pâques (Hangaroa),
le Faga des Samoa
(Fagaloa).
Plutôt que par
"baie" nous proposons de traduire ce mot par le français
"havre" (anglais "harbour"), encore bien vivant sur les
cartes du siècle dernier, très proche du sens polynésien par son sens
"humain" et …phonétiquement.
Les toponymes en
FAGA/HANGA sont plus rares aux îles Hawai'i où on reconnaît toutefois
Hanakapiai , Hanauma (O'ahu), Hanamaulu, Hanapepe (Kaua'i) etc. Ils sont
absents apparemment de Futuna.
Ex.:
Vai : l’eau douce, donc la rivière ou la cascade
est quelquefois un nom de vallée (Taipivai NH la rivière des Taïpis,
Vaitahu TA etc.).
Aux Hawaii
(Waikiki, Waimea, etc..) ainsi que dans une moindre mesure, en
Nouvelle-Zélande, ce type de toponyme est prédominant dans les établissements
humains.
Mata : le sens courant de ce mot est
"yeux, regard, visage" mais aux Marquises, c’est un nom qui se trouve
systématiquement dans la dénomination des caps. Nous proposons donc de le
traduire en toponymie par : l’amer ce qui serait un sens figuré des deux
premiers sens propres 50. Un amer, en effet, c’est
ce que l’on surveille, ce que l’on vise avec l’œil et les côtes accores des
Marquises se profilent (nous employons à dessein un mot du domaine
lexical de "visage") en de multiples caps :
Matateteiko NH est
un cap formé par une coulée de lave issue d’un volcan tardif dont le cratère
est bien visible dans la partie sud de Terre Déserte.
Mais
Matahenua UP est un pic 42 tandis que Matafenua HO
est une grande péninsule (non, nous n'attaquons pas la tirade des nez ! )ce qui
n’est nullement, dans un cas comme dans l’autre, contradictoire avec
l’acception d’amer que nous avons proposée. La traduction "les yeux de la
terre", répétée ici et là, ne veut rien dire à notre avis 43.
Mata, qui donne
aussi des toponymes à Tahiti (Matahoa) plus difficilement reliables à des caps
étant donné la largeur du lagon, se retrouve évidemment sous la forme
"Maka" à Hawaii (par ex. Makapu'u qui est un cap à O'ahu). A l’île de
Pâques, on trouve quelques lieu-dits en "mata" mais ce serait plutôt
selon Orliac des noms de tribu, donc de districts. A Samoa on a le volcan "matavanu"
aussi bien que la pointe "matautu".
Les matâtahi ( plage) du Tongien, mataafaga (même sens) en Niue ne semblent pas représenter le même mot et on voit d’après leur écriture que le deuxième a est un a long.
Si on réfléchit,
sans se focaliser sur la toponymie, à cette hypothèse que mata aurait eu le
sens de repère, d’amer, on se rend alors compte que des étoiles, des
constellations, qui sont bien des amers (en tout cas plus que des
"yeux") sont nombreuses à porter en Polynésie des noms en
"mata" :
Les
dérivés du prototype *Matariki (riki est un diminutif donc "les petits
yeux" si on suit la traduction habituelle) sont attestés dans presque
toutes les langues polynésiennes pour la constellation des pléiades : Matari'i
en tahitien, Mata'iki en marquisien (sauf peut-être Mata'i'i à FI), etc.
Si l'on suit cette
hypothèse, le nom même de l’année en tahitien "matahiti" pourrait
alors se traduire par : "le repère qui se lève". On sait que les
anciens tahitiens se repéraient dans le cycle annuel grâce au lever des
Pléiades.
Cette nouvelle
coïncidence renforce d’autant notre hypothèse sur les anciens jeux de mots qui
ont pu, aux Marquises et ailleurs en polynésie, relier les noms des repères
terrestres et célestes.
Mouka, Mouna: la montagne, à comparer avec le
mot hawaiien Mauna (dont Mauna Loa= la montagne longue, Mauna Tea= la montagne
blanche sont les exemples les plus connus), le Tahitien Mou'a, le Maori de N.Z.
Maunga, lui même conforme à l’ancien mot protopolynésien *mounga, etc.
Moukaopaoho
près de Taiohae, Mouka'aki "mont du ciel" à NH également, Mounanui à
FI : la grande montagne.
Ava : souvent traduit du Tahitien vers le
Français par "la passe" (dans le récif), ce qui est abusif,
" la passe " étant—comme en français d’ailleurs— un sens
second. Aux Marquises, pratiquement dépourvues de récifs donc de passes, c’est
"le passage" donc la plupart du temps un col, voire un trou
dans un rocher :
ex: Te ava
hinena'o à FI, "le col du désir (des amoureux)" est un trou, visible
de loin dans la crête rocheuse qui ferme la vallée de Hanavave. D’après la
légende, un prince et une princesse, venus chacun de son côté et de sa vallée,
s’y retrouvaient pour s’aimer en cachette, leurs tribus respectives étant en
guerre…
A
Hawai'i (et en Nouvelle-Zélande) on retrouvera ce mot écrit awa.
Ke'a (cap au nord de NH) : la pierre.
Il y a énormément
de grottes, donc de toponymes en "ana" aux Marquises : Anaotako NH,
peut-être aussi Anaho; Anaotiu, Teanakaokao, Vaiteana, Anatikaue HO; Teanavaipo
FI : la grotte de l’eau obscure ...; Anapo'o, Anaoko'o TA; Ce mot se retrouve tel-quel
avec le même sens dans les îles de la Société et aux Tuamotu ainsi qu’à Hawaii
: "keanakolu" les trois grottes. Le motu Anake(e), dans la baie
d’Atuona pourrait être "l’îlot unique" plutôt qu’une référence à la
grotte sous-marine qui le traverse, comme nous le supposions 46.
Motu : île, îlot. Ce vocable est passé dans
le vocabulaire géographique international pour désigner les îlots coralliens
des atolls ou des récifs entourant les îles hautes mais dans les langues
polynésiennes il pouvait s’appliquer aux îles quelle que soit leur taille ou
leur nature. Dans la toponymie marquisienne, il désigne des îlots bien
individualisés mais à Tahiti, le motu ovini (pointe du jardin botanique de
Papeari) est seulement une presqu’île (mais peut-être fut-il une île dans un
passé récent conte tenu qu'un bras de la rivière devait visiblement se jeter à
l'ouest dudit motu dans l'actuel marécage).
Motu ofio, Motu
tapu, Motu manu : l’île aux oiseaux HO, Motumano : l’île aux requins NH; Motu
Mokohe, île de la frégate UP ; etc. Le mot existe tel-quel partout ailleurs en
Polynésie sauf en Hawaiien bien sûr où il faut chercher : moku. Le nom de
vallée Motuhee NH possède un petit îlot d’où lui vient sûrement son nom.
Hina
: revient dans plusieurs noms de planèzes, peut être pour signifier la pente :
Oho : se retrouve dans les noms de caps ou
d’écueils :
te oho te ke'a,
écueil au large du cap tikapo, NH.
"Te
oho o te veivei" le cap déséché, "Te oho o te papa" le cap en
plateau et " Te oho o te opu" ? sont trois pointes du cap Matafenua
HO.
Nous conclurons
cette partie en donnant une interprétation de quelques noms de lieux
(orthographes sous réserve), quelquefois à partir des éléments ci-dessus.
Topuke: "entassement" (in
Dordillon), colline remarquable au sud de l’aéroport, NH.
Taeke'a NH: la pierre "qui penche".
Tapueahu: vallée inhabitée de NH, évoque
l’autel (ahu) sacré du me'ae (équivalent du marae Tahitien). cf. à Tahiti le
lieu-dit "te ahu upo'o" orthographié TEAHUPOO (l’autel des crânes).
Teahuotu: l’autel de Tu (?), NH.
Tutae kena: la fiente de fou, HO.
Te'uaava: les deux passages, NH.
Vaiahu: la rivière de l’autel, HO.
Hanamate: le havre de la mort, HO.
Vaitoto: la rivière sanglante, NH. Toponyme
présent également à Tahiti.
Mouku'autoto: les joncs à feuilles
ensanglantées, NH.
Makemake: quartier d’Atuona HO 47, on retrouve ce nom
tel-quel à l’île de Pâques où il est celui une divinité dont Orliac nous dit
qu’il n’existe nulle part ailleurs en polynésie. Voire !
Fitinui: dans ce nom de lieu rapporté dans
l’ouvrage "Hiva Oa" (Ottino & al.), on reconnaît le nom des îles
"Fidji". Il y a aussi un îlot Ke'efiti à HO.
Vevau : rapporté par Ottino également dans sa
carte de Hiva Oa. On peut probablement y reconnaître le nom VAVAU, une île des
Tonga. C’était aussi l’ancien nom d’une île de la société (Porapora).
Taha'oa: la longue falaise ?, TA, HO.
Motu Poto et Motu 'oa sont deux îlots de HO,
on y reconnaît l’opposition court/long (ou proche/lointain) des atolls des
L’élément Havaiki ne se retrouve que dans un
seul toponyme, un abri fouillé par Ottino à Ua Pou. Dans la langue, ce mot
désigne le lieu où vont les morts. C’est bien sûr le nom de l’île SAVAI'I des
Samoa, archipel d’origine probable des premiers marquisiens et aussi le nom de
l’île principale des " îles Sandwich ", éponyme du nom moderne de
l’archipel : HAWAI'I (l’écriture française habituelle est tellement erronée que
personne ne songe à l’employer dans le Pacifique) 48.
L’élément Ati (tribu) se retrouve dans
beaucoup de noms de tribus citées dans l’ouvrage d’Ottino mais ce mot ne semble
pas avoir donné de toponyme aux Marquises(contrairement à l’île de Pâques où il
donne "ngati" et à la Société ('Atimaono à Tahiti etc.). Hatiheu NH
se prononce bien avec un h initial et figurerait plutôt un élément *FATI.
Conclusion
La toponymie marquisienne est très riche et "pas trop mal" conservée. Elle correspond encore largement à la langue moderne mais certains termes qui sont aujourd’hui à la limite de la compréhension gagneraient à être expliqués dans les écoles. La comparaison d’une langue polynésienne à une autre est souvent facile et permettrait aux enfants, si elle était faite par les professeurs de géographie, de mieux situer leur culture dans celle du Pacifique. Les enfants marquisiens ou tahitiens qui portent un T-shirt Hawaien "faleiwa" ne savent pas le traduire dans leurs langues "ha'e iva" ou "fare iva" (neuf maisons). Quel dommage ! Sans l’aide du professeur, les enfants ne peuvent pas deviner que Mouna Loa à Hawaii c’est : Mou'a roa en tahitien et Mouka 'oa ou Mouna 'oa en marquisien.
Par ailleurs, cette mise en correspondance des différentes langues (ou dialectes) permet de révéler ce que nous appellerons des "homotoponymes": ainsi Taha'uku HO est le même nom que Taharu'u (lieu-dit à Papara, Tahiti) et que Kahalu'u (village à O’ahu aux îles Hawaii).
En ce qui concerne sa genèse, l’étude de la toponymie révèle une imbrication totale des noms d’ancêtres, dieux et demi-dieux avec les noms d’îles, qui sont peut-être liés aussi à ceux d’anciennes étoiles guides 51. Aux Marquises, les noms des îles se situent de plus dans un cadre général de connotations difficiles à démêler d’où une forte originalité. On doit se rendre compte que tous ces noms ont fonctionné comme outils de pouvoir, de prestige, disons-le de mana. Il est dès lors naturel qu’ils aient été attribués à des personnes réelles ou mythiques et à des lieux, réels ou imaginaires. L’augmentation de prestige ou de mana d’un nom donné ne pouvait que provoquer le désir de le réemployer d’où un feed-back positif qui explique l’extrême redondance des noms.
Au niveau des lieux-dits la toponymie est dans l’ensemble beaucoup plus pragmatique et moins investie de pouvoir mais n’oublions pas qu’une partie importante a dû en être perdue à tout jamais. Étant donné l’homogénéité bien connue des différentes cultures polynésiennes, ce qu’Hanson affirme pour l’île de Rapa et ses habitant a dû être vrai aussi pour les anciennes marquises :
" Si, au yeux de Européens, la notion de temps des Rapas paraît
incroyablement floue, en revanche leur notion d’espace est d’une extrême
précision. Leur intérêt pour les lieux prime tout. Où se trouve telle personne,
où a-t-elle été, où se rend elle, voilà les principaux sujets de conversation.
D’ordinaire on salue un passant en lui criant : "où vas-tu ?" ou :
"D’où viens-tu ?". Au repas du soir lorsqu’on relate les évènements
de la journée, on dit toujours précisément où l’on a été, où l’on a rencontré
Untel et à quel endroit se sont déroulés les incidents dignes d’intérêt. Il
semble donc que les Rapas ordonnent les évènements en fonction du lieu où ils
sont advenus…A Rapa comme à Tahiti, la localisation minutieuse des évènements
relatés dans les mythes et les légendes est bien caractéristique.(p.38
traduction d’Odette Pelloli")
On voit donc que l’autre manière d’aborder la toponymie serait l’étude des légendes. Nous avons mis en relation lieux terrestre, dieux (soit des, héros et lieux astraux. Une pareille étude nous mènerait certainement à y ajouter une catégorie supplémentaire, celle des lieux légendaires et on arriverait finalement au schéma suivant :
|
Terre |
Légende |
Ciel |
|
Chefs |
Héros |
Astres-héros |
|
Toponymes |
Lieux légendaires |
Astres-lieux |
5 Risque d’appauvrissement de la
Toponymie aux Marquises.
Il y appauvrissement par oubli, par corruption et surtout, par désintérêt.
Mais il sera paradoxalement plus facile de réagir contre l’oubli et le désintérêt que de lutter contre la corruption.
Cette dernière dépend de deux facteurs concomitants:
- la prédominance de la forme écrite sur la forme orale.
- la mise en minorité des locuteurs indigènes dans les médias. "Un minimum" de formation des présentateurs RFO devrait être mis en place, ce qui a déjà eu lieu pour les météorologistes, qui font un effort très net de prononciation (mais en 2000, les cartes météo indiquent encore tous les soirs "Fatu Hiva"…)
Toute une toponymie des rivages est connue seulement des habitants qui naviguent et accostent pour chasser etc. Pour Nuku Hiva, elle a été remarquablement bien notée dans la carte du Service Hydrographique de la Marine, malheureusement assez confidentielle...
La toponymie des terres est également bien connue des habitants qui chassent. Elle est d’une grande richesse. Le cadastre en retient une partie intéressante mais les cartes d’état-major sont indigentes de ce point de vue et comportent de nombreuses erreurs sur les lieux exacts.
Les cartes (murales) utilisées dans les établissements scolaires sont pauvres et les rares noms sont truffés d’erreurs involontaires mais mortelles à long terme pour les graphies correctes.
Les Marquisiens devraient protéger leurs toponymes comme ils protègent leurs légendes. Le devoir des professeurs de géographie est de les y aider. Pourquoi ne pas organiser des projets pédagogiques autour de la toponymie ?
Stéphane JOURDAN
1995-2004
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Iles de la Société et Tahiti, Polynésie
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Pirogues anciennes de Tahiti
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L’année et le ciel polynésiens dans les îles
de la société d’avant le contact
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RAPA, une île polynésienne hier et
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PONA TEKAO TAPAPA 'IA
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Lexique du Tahitien contemporain
Lewis D.
1972
We, the
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Metraux
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Ethnology
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Moyse-Faurie C. 1993
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Collectif ORSTOM 1993
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Orliac C. &
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Des dieux regardent les étoiles, les
derniers secrets de l’île de Pâques.
Ottino P. & De Bergh-Ottino M.N. 1991
Oury P. 1985
Encyclopédie des plantes et fleurs
médicinales
Philip’s
Chart of the stars
Suggs R. C. 1997
Le calendrier lunaire marquisien
Tahiti et ses îles, guide touristique
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Proto-polynesian
word list I
Zewen F. 1987
Introduction à la langue des îles Marquises
: le parler de Nukuhiva